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L’insécurité linguistique : pourquoi vouloir progresser peut rendre la prise de parole plus difficile
Vous savez ce que vous voulez dire. Pourtant, au moment de parler, vous guettez la réaction de votre interlocuteur. À l’écrit, vous relisez trois fois votre message et hésitez encore à l’envoyer. Que se passe-t-il quand la crainte d’être jugé sur son français prend le pas sur ce que l’on veut dire ?
Christel Ceccotto · Formatrice et ingénieure pédagogique au CLF
Que désigne l’insécurité linguistique ?
En sociolinguistique, l’insécurité linguistique désigne le sentiment que sa manière de parler ou d’écrire a moins de valeur que celle que l’on croit attendue. Ce sentiment dépend de la situation et des personnes à qui l’on s’adresse. On peut parler aisément avec ses proches et hésiter devant un recruteur, ou s’exprimer avec assurance à l’oral et redouter un courrier administratif.
Ce sentiment peut concerner aussi bien une personne qui apprend le français qu’une personne qui le parle depuis l’enfance. Il invite à distinguer deux questions. De quelles ressources linguistiques la personne a-t-elle besoin pour accomplir la tâche ? Dans quelles conditions ose-t-elle mobiliser celles qu’elle possède déjà ?
Pourquoi le désir de progresser peut-il rendre plus hésitant ?
Quand une personne veut élargir ses possibilités en français, elle entre souvent dans des situations où la parole a de nouvelles conséquences. Au travail, elle souhaite pouvoir expliquer un problème à son responsable. En formation, elle veut défendre une idée devant le groupe. Elle sait parfois déjà transmettre l’essentiel, mais commence à entendre des écarts qu’elle ne percevait pas auparavant entre sa façon de s’exprimer et les usages qu’elle cherche à maîtriser. Ce regard plus fin sur sa langue peut être un signe d’apprentissage. Il peut aussi rendre chaque prise de parole plus coûteuse.
Les travaux de William Labov sur la variation et l’autoévaluation, puis ceux de Michel Francard et de ses collègues sur la légitimité linguistique, invitent à regarder ce qui se joue entre le locuteur et les normes qu’il reconnaît. Une norme peut être explicite, comme la structure attendue d’un courrier, ou supposée, comme l’idée qu’un professionnel compétent devrait s’exprimer sans accent perceptible. Le locuteur peut anticiper un jugement même si personne n’a formulé cette attente. Il peut aussi avoir reçu des remarques ou rencontré des réactions qui donnent du poids à cette anticipation.
Le seuil décisif se situe dans le sens donné à l’écart. « Je dois préciser ce mot » désigne un problème que l’on peut résoudre. « On va penser que je ne suis pas compétent » engage la place que la personne pense pouvoir occuper dans l’échange. Pour comprendre l’insécurité linguistique, il faut donc regarder à la fois ce que le locuteur sait faire, ce qu’il croit devoir montrer et la façon dont ses interlocuteurs accueillent sa parole.
Comment l’insécurité linguistique peut-elle s’installer ?
Je propose de décrire ce processus à partir de quatre moments. Ils peuvent se succéder, se chevaucher ou se limiter à une situation particulière.
- Un échange devient plus important. Prendre la parole devant ses pairs, demander une précision à son supérieur ou envoyer un courrier à une administration engage davantage qu’une conversation familière. Le locuteur cherche à deviner ce qui fera de son intervention une parole recevable.
- Le risque d’être jugé prend de la place. Une demande de répétition peut être comprise comme un besoin de clarification ou comme un signe que sa façon de parler dérange. Des remarques sur l’accent ou des interruptions répétées peuvent renforcer cette seconde lecture. Une difficulté locale finit alors parfois par être interprétée comme une preuve d’incompétence générale.
- La surveillance de la forme gêne le déroulement de l’échange. Le locuteur cherche le bon mot, vérifie mentalement les accords et surveille sa prononciation tout en essayant de suivre ce que l’autre dit. Il peut perdre le fil, raccourcir sa réponse ou choisir une formule plus sûre mais moins précise. À l’écrit, il peut relire un message au point de retarder son envoi.
- L’évitement peut entretenir le doute. Se taire, demander à quelqu’un d’écrire à sa place ou reporter un appel soulage sur le moment. Si cela se répète, les occasions d’essayer, de recevoir un retour et de découvrir que l’on peut être compris se raréfient. Le doute peut alors se maintenir même lorsque les compétences progressent.
La vigilance peut aussi conduire à l’hypercorrection, quand une personne étend une forme qu’elle croit plus correcte à un contexte où elle ne convient pas. Une personne peut, par exemple, prononcer un son [t] entre et et elle, si elle croit que multiplier les liaisons rend son français plus soigné.
Une boucle possible
Un enjeu de communication plus fort → un jugement anticipé → une surveillance accrue de sa parole → moins d’occasions de s’exprimer → un doute qui persiste.
Une hésitation isolée peut aussi tenir à la recherche d’un mot, au temps nécessaire pour réfléchir ou à une consigne mal comprise. Pour interpréter ce que l’on observe, il est utile de comparer plusieurs situations et de demander à la personne comment elle a vécu l’échange.
Deux situations tirées de mon mémoire
Les annexes de mon mémoire de master 2 réunissent des récits de parcours qui éclairent ce rapport à la langue. J’en reprends ici deux, sans citer les personnes.
Se faire comprendre au travail et hésiter à écrire
Un apprenti cuisinier explique qu’il se fait comprendre à l’oral, même si des interlocuteurs lui demandent parfois de répéter. Il se sent moins à l’aise à l’écrit et hésite à rédiger certains courriers. En cuisine, il raconte avoir confondu deux termes de découpe dans une recette. Cette expérience lui a appris la différence, mais elle lui a aussi fait craindre de se tromper à nouveau. (Annexes, p. 26)
Retravailler l’orthographe pour reprendre des études
Une apprenante raconte qu’elle a demandé à travailler son orthographe pour rejoindre une seconde générale. Avec le recul, elle associe ses progrès dans les accords et la reprise de son projet scolaire à la confiance retrouvée dans ses capacités. Son récit montre ce que cette progression a représenté pour elle. (Annexes, p. 34)
Je lis ces récits comme deux invitations à observer la tâche autant que la personne. Dans le premier cas, il faut comprendre une recette ou rédiger un courrier. Dans le second, le travail sur les accords prend son sens dans un projet d’études. Un exercice devient plus utile quand l’apprenant sait ce qu’il pourra en faire.
Le récit de l’apprenti permet de tenir ensemble deux éléments. La distinction entre les termes de découpe fait partie du savoir professionnel à acquérir. La crainte de se tromper à nouveau montre le poids que l’erreur prend dans une situation où son travail est évalué. Dans le second récit, l’apprenante relie elle-même le travail sur l’orthographe à la possibilité d’exprimer et de poursuivre son projet scolaire. Ces témoignages éclairent deux parcours singuliers. Le processus proposé plus haut est une lecture de ces récits, nourrie par la sociolinguistique.
Comment agir en formation de français ?
- Partir d’une situation précise. Demander à l’apprenant de montrer un type de message, de consigne ou d’échange qui le met en difficulté. Repérer ce qu’il sait déjà faire et ce qui le freine.
- Rendre les attentes explicites. Pour un courriel professionnel, préciser le destinataire, l’objet du message et la réponse attendue. À l’oral, distinguer la clarté de l’information du travail de prononciation.
- Choisir une priorité de correction. Dans un premier jet, vérifier si le lecteur comprend la demande. Lors de la relecture, travailler un point de langue ciblé, par exemple les accords.
- Rejouer la situation. Proposer un autre destinataire ou une nouvelle consigne. Comparer les deux essais pour que l’apprenant puisse dire ce qu’il sait désormais faire et ce qu’il souhaite encore travailler.
En français professionnel, savoir demander une précision est déjà une compétence. Un apprenti peut s’entraîner à dire « Vous voulez une julienne ou une mirepoix ? » et à reformuler la réponse avant de commencer. L’exercice donne une phrase utilisable au travail et une façon de vérifier sa compréhension.
Créer des conditions où la parole peut reprendre sa place
Le travail concerne aussi les interlocuteurs. En formation ou au travail, laisser le temps de finir une phrase, indiquer précisément ce qui mérite d’être clarifié et distinguer un accent d’une difficulté d’intelligibilité change la qualité du retour. « Je n’ai pas compris quel délai vous proposez » fournit une information exploitable. « Votre français n’est pas assez bon » laisse la personne sans indication sur ce qu’elle pourrait ajuster.
Pour préparer une intervention en réunion, je peux proposer un premier essai guidé, puis un deuxième avec une question imprévue. Après chaque essai, nous regardons si l’idée principale a été comprise et comment la personne a réagi à la demande de précision. Une fois l’échange terminé, nous choisissons un point de langue à retravailler. La progression peut se lire dans un geste simple : reprendre la parole après une hésitation, demander de reformuler une consigne ou envoyer un courriel après une seule relecture ciblée.
Le but est d’élargir ce que le locuteur peut faire en français et les situations dans lesquelles il se sent en droit de le faire. La confiance se construit aussi dans l’expérience d’une parole écoutée, prise au sérieux et capable de produire un effet.