L'autoformation : autonomie et autonomisation

Dans une formation en présentiel, l’apprenant est entraîné par la manière dont le formateur anime la formation et également par la dynamique du groupe d’apprenants. En situation de Formations Ouvertes à Distance (FOAD), autrement dit en situation de formation à distance, la liberté de l’apprenant est très étendue et nécessite que le dispositif de formation à distance prenne en compte l’individualisation dans laquelle se trouve, de fait, l’apprenant et le degré de son autonomie pour qu’il parvienne à réussir sa formation. La question de l’autonomie de l’apprenant est au cœur de la problématique des FOADMais de quelle autonomie parle t-on quand on est en FOAD ?

Pour répondre à cette question centrale en FOAD, nous aborderons l’autonomie du point de vue de l’apprenant puis, du point de vue de l’enseignant. A travers cette réflexion, nous analyserons les modalités et les formes de l’autonomie dans le domaine de la formation ouverte à distance à travers des éléments d’analyse théoriques et pratiques.

L’AUTONOMIE DU POINT DE VUE DE L’APPRENANT

Apprendre est un processus par lequel l’apprenant accède aux savoirs [1]. On peut se demander ce que signifie apprendre quand on est en formation à distance. Dans les dispositifs d’autoformation, il faut réfléchir aux notions d’individualisation et d’autonomie. 

La demande de FOAD explose depuis ces dernières années car ces formations sont présentées comme étant adaptées au rythme et aux exigences de nos sociétés actuelles. Dans sa relation aux savoirs, l’apprenant pense qu’il peut gérer comme il le souhaite le temps qu’il peut consacrer à sa formation, en la modulant avec son temps de travail ou de loisirs. L’apprenant se pense libre et autonome de gérer sa formation à sa guise.

La FOAD répond à une demande et à un besoin d’individualisation de la formation de la part des étudiants, et c’est tout le paradoxe de la FOAD, qui doit répondre à la fois à cette logique d’individualisation  et à une logique de massification [2]. Même si l’apprenant ressent un besoin d’apprendre de manière individuelle, il n’est en réalité pas seul derrière son ordinateur, il n’est pas livré à lui-même. Il peut échanger avec son formateur-tuteur et les autres étudiants sur un forum, un chat, par e-mail, via une page facebook… il participe à une co-construction des savoirs.

En situation de FOAD, de quelles formes d'autonomie l’apprenant a t-il besoin pour réussir ?


E learning

Être autonome, ce n’est pas travailler seul mais c’est avoir « la faculté d'agir par soi-même en se donnant ses propres règles de conduite» [3]. Or, en situation de formation les règles de conduites doivent respecter les règles du dispositif de formation et les règles de la classe virtuelle énoncées par le formateur.  On s’appuyant sur les différentes formes d’autonomie [4], il est évident que l’apprenant à distance doit nécessairement disposer d’une autonomie générale  c’est-à-dire qu’il doit être capable de maîtriser l’outil informatique et de prendre des initiatives dans sa formation. Mais, il doit disposer également d’une autonomie langagière pour avoir accès à la langue de communication orale et écrite par exemple pour lire les énoncés et suivre les cours. Il doit acquérir une autonomie d’apprentissageune autonomie cognitive pour travailler de manière indépendante, sans la médiation permanente de l’enseignant. Cela reviendrait à dire, que tous les apprenants ne pourraient pas suivre une FOAD.

 

Au regard de mon expérience, je rajouterai que si l’apprenant a confiance en sa capacité de faire et de suivre la formation alors, cette dernière sera plus efficiente. À mon sens, l’autoefficacité est très importante, elle motive à poursuivre la formation et elle peut être un levier pour le formateur pour encourager les apprenants à distance. Il semble aussi évident que la dimension principale de l’autonomie est la motivation : le sens du projet de formation et le projet personnel ou professionnel sont très importants dans l’implication et dans la poursuite de la formation.

L’apprenant en situation de FOAD se doit d’accepter de travailler dans une certaine autonomie sinon sa formation est en péril. Il doit également accepter le travail d’accompagnement de son tuteur sinon le coaching est menacé et les échanges électroniques ou sur les forums inopérants. L’autonomie est donc « un objectif de formation » (Carton, 2011, p. 1) et « une finalité  et un moyen » (Barbot, 2001, p. 22). Entrer en FOAD requiert une capacité d’autonomie générale dans son travail, que l’apprenant doit maintenir et développer tout au long de la formation. Pour l’enseignant, l’objectif est de faire réaliser des tâches par l’apprenant de manière autonome dans un contexte d’autoformation guidée.

L’autoformation exige t-elle des capacités spécifiques de la part de l'apprenant ?

L’autoformation en ligne par exemple, permet d’accéder aux outils didactiques instrumentés, technicisés et ils peuvent être très ludiques et très « relationnels » : les vidéos sont consultables et à télécharger en ligne, les exercices de langue peuvent se faire en ligne, sous forme de quizz ou de QCM, les bandes audio peuvent s’écouter et se réécouter pour développer la compréhension, les fichiers .pdf ou les powerpoint peuvent se lire sur un ordinateur, une tablette ou un smartphone partout et à tout moment. On réinvente là une autre manière d’apprendre qui révolutionne le champ de la formation.

La FOAD exige de l’apprenant des capacités métacognitives. Par exemple, un apprenant autonome est quelqu’un qui sait « apprendre à apprendre » expression très couramment utilisée pour parler de l’autoformation cognitive (Carré, Moisan, Poisson, 1997, p4) [5]. Il doit savoir accéder aux ressources sur Internet, travailler et échanger avec des pairs...etc. L’autonomie de l’apprenant est donc  une capacité de se mettre en action à distance, c’est savoir demander de l’aide, oser poser des questions pour aider la compréhension de l’apprenant et du groupe…

On pourrait se dire que  l’autonomie devrait être un prérequis de la FOAD. Mais cela serait discriminant. On peut plutôt se dire qu’il faudrait que les dispositifs de FOAD s’adaptent à tous les publics qu’elles que soient leurs métacompétences, leurs compétences cognitives, leurs degrés d’autonomies, leurs maîtrises des TICE et leurs motivations.

L’AUTONOMIE DU POINT DE VUE DU FORMATEUR

Que signifie enseigner dans un contexte de formation à distance ?  

En FOAD, enseigner nécessite une ingénierie de la formation qui scénarise les séquences didactiques, une médiatisation des contenus, pensée et conçue pour un dispositif médiatique. On voit bien qu’enseigner à distance demande au formateur de remettre en question « le processus enseigner » dans sa relation aux savoirs et aussi dans « le processus  former » dans sa relation à l’apprenant.

La relation pédagogique change t-elle à distance ? 

A distance, le formateur enseigne des savoirs et forme l’apprenant de manière synchrone ou assynchrone sans avoir un regard précis sur la manière dont l’apprenant s’approprie les savoirs. C’est à mon sens tout le problème des FOAD. En tant que formatrice en langue française, en présentiel et à distanciel (skype, hangouts), je trouve que le fait de ne pas avoir le feed-back dans la communication pédagogique pendant que l’apprenant est en relation avec les savoirs modifie le triangle pédagogique de Jean HOUSSAYE.

Triangle pedagogique

Le formateur influence la relation entre l’apprenant et les savoirs, donne envie d’apprendre, d’apprendre à apprendre, d’apprendre autrement par exemple, en communiquant de manière ludique voire humouristique les savoirs aux apprenants. Les outils didactiques numériques sont une formidable manière de jouer les situations en contexte dans une pédagogique actionnelle (préconisée par le Cadre de Référence des Langues) c’est-à-dire centrée sur des tâches à réaliser [6] en situation ou en simulation de situations réelles.

Le formateur est un « facilitateur d’apprentissages » au sens où il cherche à faciliter « l’appropriation de ce qui est transmis. […] Dans tout apprentissage, il y a donc un pas à franchir, un saut à faire dans l’inconnu [7]». L’enseignant accompagne le saut et guide l’apprenant. Les TICE permettent d’autonomiser les apprentissages et aident à gérer d’une part, l’hétérogénéité d’un groupe et d’autre part, de mieux répondre aux besoins de l’apprenant.

En situation de FOAD, le formateur peut recréer les mêmes conditions de relations pédagogiques qu’en présentiel. Les supports et les outils doivent être adaptés à la formation à distance mais la manière de faire le cours peut être transférée du présentiel au distanciel. La relation à l’image et au son pendant un cours à distance de type synchrone modifie la relation à l’autre dans la communication formateur-apprenant.

En FOAD de type assynchrone, l’apprenant est en complète autonomie et les possibilités d’action de formation sont différentes qu’en présentiel. Les cours magistraux et les débats en visioconférence sont tout à fait opérants. Concernant les cours de remédiation comme en orthographe par exemple, le formateur doit veiller à ne pas perdre la « dimension humaine ». Le partage des difficultés de l’apprenant doit se faire et les incompréhensions de l’apprenant doivent être repérées par le formateur dans les mêmes conditions qu'en situation de formations en présentielles. Il ne s'agit pas seulement que le formateur évalue un exercice réalisé, « un produit fini » sans connaître le processus de fabrication. Dans la relation pédagogique en FOAD, le formateur a besoin de connaître et de comprendre les stratégies d’apprentissage qui ont été mises en place par l’apprenant, comme l’essai/erreur, pour mieux former et enseigner. Il doit donc penser en amont et analyser en aval les stratégies d'apprentissage. 

Flyer CLF

Même s’il faut une autonomie générale de l’apprenant, les dispositifs de FOAD peuvent s’adapter à tous les publics. J’ai pu observer que des élèves en situation d’illettrisme pouvaient être plus autonomes avec un ordinateur qu’avec un papier et un crayon. Situation qui semble paradoxale mais il s’avère que plusieurs recherches et expériences montrent que « la FOAD  semble bien adaptée à la problématique d’apprentissage des publics illettrés » [8]. En effet, en situation d’illettrisme, la thèse de Joëlle Arnondo montre que l’usage des TICE et la FOAD en « face à face pédagogique à distance » sont tout à fait pertinents.  Pour des personnes peu littéraciées, la formation à distance et l’usage des TICE permettent d’une part, de viser et de réaliser un objectif de socialisation et d’autre part, d’inciter « les apprenants à se structurer et à développer des compétences métacognitives » [9]. Yves Ardourel [10] précise qu’en situation d'illettrisme il faut penser à la "double autonomie" nécessaire aux apprenants en FOAD au niveau de l'autonomie face à l'apprentissage et de l'autonomie face à l'outil numérique.

 

Quel accompagnement  mettre en place dans l’autonomisation ? 

Penser l’autonomie de l’apprenant en FOAD nécessite donc de « repenser l’acte de formation » [11] puisque la conception du dispositif, des cours et l’instrumentation technique doivent prendre en compte la dimension de l’autonomie générale. Adapter l’ingénierie de la formation est indispensable pour que la formation à distance soit efficace.

Enseigner à distance c’est accompagner, chatter, participer aux échanges : prioriser la relation est indispensable. C’est aussi scénariser le cours et recourir à des outils didactiques numériques tels que le diaporama sonorisé ou la vidéo qui permettent de produire des ressources avec lesquelles les apprenants s’approprient des savoirs ciblés et souvent de manière plus ludique qu’en présentiel. C’est aussi penser l’autonomisation et l’accompagnement vers l’autonomisation [12]Le formateur attend une autonomie générale et vise à ce que l’apprenant soit en capacité à  « prendre en main »  le dispositif. Le formateur est un guide, une accompagnateur pédagogique vers la capacité qu’a l’apprenant à « se prendre en main » pour apprendre de lui-même.

Je pense qu’il n’y a donc pas un système d’accompagnement idéal, pas une autonomisation plus performante qu’une autre et le formateur doit ajuster sa pédagogie et s’ajuster pédagogiquement en fonction de la dynamique d’autonomisation de l’apprenant c’est-à-dire en fonction de sa capacité à apprendre de lui-même, mais pas seul.

Penser la présence à distance

La distance qu’implique une FOAD est avant tout géographique. Annie JÉZÉGOU [13] montre qu’il existe un sentiment de « présence à distance », indispensable à la réussite de la formation. L’auteure décrit des processus interactionnels entre l’apprenant et le formateur qui doit assurer une présence socio-cognitive, une présence socio-affective et une présence pédagogique. Notons que l’enseignant peut parfois être plus présent à distance qu’il ne l’est en présentiel. 

À travers mon expérience de création d’organisme de formation en Français Langue Étrangère, dont une partie se déroule en FOAD, je peux dire que le distanciel et le présentiel se nourrissent mutuellement, il ne s’agit pas de deux mondes séparés. Le distanciel demande au formateur de développer de nouvelles compétences et une autre manière de penser la formation. Le formateur-tuteur à distance crée, utilise de nouveaux outils didactiques, développe des compétences numériques qu’il transfère souvent dans ses cours en présence.

Pour conclure, il semble évident que les nouvelles technologies impactent les pratiques de tous. L'évolution des FOAD est liée à trois facteurs en évolution dans nos sociétés contemporaines : les technologies de l’information et de la communication, les besoins d’acquérir et d’approfondir des compétences professionnelles pour la performance des  entreprise et  les exigences de conception et de réalisation des processus de formation. Utiliser les TICE à l’école, dès la maternelle, en enseignement secondaire et supérieur a forcément des impacts sur les représentations, sur les pratiques sociales et les pratiques professionnelles [14]

Le défi de l’enseignant est d’utiliser les TICE d’un point de vue instrumental et d’un point de vue relationnel. Il ne s’agit pas d’opposer le distanciel et le présentiel puisque les dispositifs de formation sont différents et peuvent être complémentaires. Dans tout type de formation, la communication interpersonnelle, autrement dit le dialogue, est un outil de médiation et de médiatisation incontournable pour la réussite de tout type de formation. 

Christel CECCOTTO, Formatrice Responsable de CLF, février 2015.

 

 BIBLIOGRAPHIE 

-  ARDOUREL, Y., Rôles et enjeux de la formation à distance dans la lutte contre l’illettrisme : le droit à l’éducation pour un public spécifique, IUFM Toulouse.

-  ARNODO J., L’intégration de l’information et de la communication dans la formation d’adultes en situation d’illétrisme, thèse soutenue en 2000, Université d’Aix-Marseille.

-  BARBOT M-J, Les auto-apprentissages, CLE International, Paris, 2001.

-  CARTON F., L’autonomie : un objectif de formation, 2011.

-  CHEN Y., L’article L’usage d’Internet dans un dispositif d’autoformation en FLE : le cas d’un public en immersion, revue internationale des technologies en pédagogie universitaire, 2010.

- CHOTEL L. et MANGENOT F., autoformation et sites d’apprentissage et de réseautage en langues,  Actes du Colloque  Epal 2011, juin 2011. 

-  DEMAIZIÈRE F., Autoformation et individualisation,  MONTPELLIER, 2000. 

-  LINARD M., La distance en formation : une occasion de repenser l’acte d’apprendre, CNRS, 1995. 

-  MEIRIEU P., Un nouvel art d’apprendre ?, Intervention aux entretiens de la Villette » 1999.

-  RIVENS MOMPEAN A. et EISENBEIS M, Autoformation en langues : quel guidage pour l’autonomisation ?, Les Cahiers de l’Acedle, avril 2009.  

- HOUSSAYE J., Le triangle pédagogique. Théorie et pratiques de l'éducation scolaire,  Peter Lang, Berne, 1988.


[1] HOUSSAYE J., Le triangle pédagogique. Théorie et pratiques de l'éducation scolaire, Peter Lang, Berne, 1988

[2] Cf CHEN Y., L’article L’usage d’Internet dans un dispositif d’autoformation en FLE : le cas d’un public en immersion, revue internationale des technologies en pédagogie universitaire, 2010.

[3] Définition étymologique du petit Larousse : autonomie vient du grec autos (soi-même) et nomos (règles).

[4] RIVENS MOMPEAN A. et EISENBEIS M, Autoformation en langues : quel guidage pour l’autonomisation ?, Les Cahiers de l’Acedle, avril 2009, p.225.

[5] Cité par DEMAIZIÈRE F., Autoformation et individualisation,  MONTPELLIER, 2000, p2.

[6] CHEN Y., L’article L’usage d’Internet dans un dispositif d’autoformation en FLE : le cas d’un public en immersion, revue internationale des technologies en pédagogie universitaire, 2010.

[7] MEIRIEUX P., Un nouvel art d’apprendre ?, Intervention aux entretiens de la Villette, 1999.

[8] GIP « qualité de la formation » du Poitou-Charente cité par ARDOUREL, Y.

[9] ARNODO J., L’intégration de l’information et de la communication dans la formation d’adultes en situation d’illétrisme, thèse soutenue en 2000, Université d’Aix-Marseille, p.319.

[10] ARDOUREL Y., Rôles et enjeux de la formation à distance dans la lutte contre l’illettrisme : le droit à l’éducation pour un public spécifique, IUFM Toulouse, p.6.

[11] LINARD M., La distance en formation : une occasion de repenser l’acte d’apprendre, CNRS, 1995.

[12] CHOTEL L. et MANGENOT F., Autoformation et sites d’apprentissage et de réseautage en langues,  Actes du Colloque  Epal 2011, juin 2011.

[13] JÉZÉGOU A., La présence en e-learning : modèle théorique et perspectives pour la recherche, Revue de l’éducation à distance, 2012N° 26 http://www.jofde.ca/index.php/jde/article/ view/777/1354.

[14] Exemples de pratiques numériques : le mobile et la photographie. Les usages sociaux de la photographie, que décrit BOURDIEU dans Un art moyen, changent avec les pratiques numériques personnelles et professionnelles. Par exemple, il nous arrive de plus en plus de prendre des photographies pour prendre en note des éléments, ou bien des photographies en contexte professionnel, de prendre des notes avec un téléphone mobile ou encore de penser à la FOAD via notre téléphone mobile ou notre tablette.

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